Dimanche 30 octobre 2005
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POUR un peu, Molière défunctant en scène à la quatrième représentation de sa pièce, le 17 février 1673, ressusciterait en apprenant la bonne nouvelle. C'est confirmé : sa toute dernière oeuvre, la trentième, celle où il se moque de la médecine de son temps, de ses suffisances creuses, son verbiage pompeux, de son latin de cuisine et de lui-même au passage, avant de cracher son dernier soupir, était vraiment une comédie. Après tant de versions lacanisées, ouf ! « Un cauchemar énorme, truculent et joyeux », comme dit Nicolas Briançon, à qui nous devons cette étourdissante mise en scène, allègre, bourrée d'idées et d'insolences. Comme de faire entrer Cléante (Thibaud Lacour), l'amoureux de la délicieuse Angélique (Alexandra Ansidei). costumé en chanteur des rues napolitain émigré à Montmartre, la rengaine aux lèvres, et, pendant qu'on y est, l'une des plus populaires du répertoire de Georges Van Parys. « Au coin de lu rue Saint-Vincent un poète et une inconnue s'aimèrent l'espace d'un instant) Mais il ne l'a jamais revue » ...
De représenter le notaire Bonnefoy (François Siener), le julot de Madame, avide de donner au malheureux égrotant un cours d'entourloupes destinées à déshériter les gosses au profit de la marâtre, en patibulaire méchant loubard digne du Parrain de Marlon Brando. Ou de muer ladite Béline (Maud Heywang), l'infâme à peine confondue, en espèce de danseuse du ventre défraîchie, pour claque des bas quartiers d'Istanbul. Ou encore d'introduire un quatuor d'hétaïres lascives seules aptes à remonter le moral déglingué du bougon cacochyme : elles le font à point nommé pour préparer la fête finale dans des odeurs de narghilé. Ces coups de jeune à la carte classique sont les bienvenus
parce que le menu demeure dans la grande tradition, que les idées sont vives et charnues et que la troupe déborde de vitalité. « Le malade » est un divertissement comme « Le bourgeois gentilhomme » où se mêlent musique et danse à la comédie : le voilà rafraîchi. Mais les soignants sont bien les medicine men d'origine, à peine des magiciens, des exorcistes, des envoûteurs plutôt que des docteurs, toujours prêts à jeter l'anathème sur qui oserait douter de leur savoir pédantesque. De dangereux psychopathes, au fond, qu'il ne faut surtout pas prendre au sérieux. Des charlatans névrosés, Diafoirus père est atteint d'une inquiétante glossolalie qui le porte à lire sur les lèvres ce que prononce son interlocuteur et à le répéter in petto, pareil à un grotesque de cinéma muet. Thomas, son fils, avec sa banane à la Gaston Lagaffe, prend des airs de pantin foudroyé dans son ineptie primale. Purgon serait le serial killer du clystère si l'on ne préférait se gausser de ses rituels mécanistes : « Clysterium donare, deinde saignare, ensuitta purgare », entraînés que nous sommes par la vibrionnante, l'épatante, la toute savoureuse Toinette (Sophie Artur). « Il ne faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en cas de besoin il ferait à lui-même ». - De quoi faire mourir de rire assurément : ce que se garde bien de faire Argan, le superbe Yves Pignot, valétudinaire faussement poussif, irascible comme un vieux bébé, naïf toujours grugé et, pour finir, bonhomme désenchanté. C'est a son frère Béralde (Bernard Malaka) que l'injustice immanente réserve le trépas, au plus endiablé de la fête enfiévrée. Trois paravents pour décor. Un beau fauteuil, une poignée de chaises. Des costumes superbes dus à Michel Dussarat : qu'est-il besoin de plus pour se guérir de ses humeurs peccantes par la fraîcheur des mots ?
Bernard Thomas
• Au théâtre 14 Jean-Marie Serreau, en attendant une tournée.
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